dimanche 11 octobre 2009

Lura, l'autre voix du Cap Vert


Le concert de Lura qui a lieu hier soir dans la petite salle de l'Alhambra, à Paris, a été un spectacle d'une intensité rare. La chanteuse à la voix inimitable a su, comme à l'habitude, jouer de son charisme et de sa sensualité, pour émouvoir un public enthousiasmé.
L'ensemble, emmené par l'excellent Toy Vieira au piano et Vaiss à la guitare, a fait preuve d'un niveau remarquable, et a si bien su faire valoir les talents musicaux et l'aisance de Lura sur scène.
Au programme figuraient un bon nombre de chansons tirées du dernier album, Eclipse, avec notamment Mascadjon, Marinheiro, Tabanka, Maria, Quebrod nem djosa, ainsi que le sublime Canta um tango composé par Teofilo Chantre, sur lequel les langoureux coups d'archet de Julian Corrales ont sans doute donné des frissons à de nombreux spectateurs. Lura a également assuré ses arrières, avec quelques-uns de ses tubes tirés des précédents albums, comme par exemple So Um Cartinha, Narina, Vazulina, Festa di nha cumpadri, ou encore M'bem di fora.

Un spectacle grandiose, qui a pu faire changer d'avis ceux qui n'ont pas nécessairement adoré les choix musicaux du dernier album.

lundi 5 octobre 2009

Nha sentimento : le making-of


L'événement de ce mois d'octobre est sans conteste la sortie d'un nouvel album de Cesaria Evora, intitulé Nha Sentimento, c'est-à-dire Mes Sentiments.

Comme à l'habitude depuis plus de 10 ans, c'est le pianiste Nando Andrade qui a été chargé de réaliser les arrangements. Ce dernier n'hésite pas à sortir de la tradition musicale pure et va une fois de plus puiser des influences dans des styles musicaux variés mais qui, historiquement, ont été étroitement liés à la musique cap-verdienne. Ainsi, après avoir assaisonné deux des précédents albums avec des pointes brésilienne et cubaine, cet album fait la part belle aux influences arabes. Certains musicologues soutiennent en effet que la morna, qui selon la légende serait née sur l'île de Boa Vista, aurait sinon dérivé directement de la musique arabe, du moins subi quelques influences notoires (mais on dit la même chose du fado). Et ce n'est pas une coïncidence si l'on sait que cette même île a dû été visitée par des marchands marocains qui y ont laissé certaines traces, ou si l'on se réfère à l'origine du mot signifiant violon en créole, rabeca, déformation de rebec, l'ancêtre du violon, qui a conduit au rebab ou rabab utilisé dans la musique arabe.

Sur les 14 chansons qui composent ce nouvel opus, une bonne moitié a été composée par le regretté Manuel de Novas, décédé il y a une semaine. Compositeur préféré de Cesaria, celui-ci est souvent considéré, aux côtés de B.Leza, comme l'un des plus grands compositeurs qu'ait connus le Cap-Vert. Habile parolier et musicien talentueux, il aura minutieusement décrit, à travers ses compositions tantôt graves et profondes, tantôt légères et goguenardes, les petites choses de la vie des habitants de Mindelo, des histoires d'amour les plus cocasses, aux préoccupations existentielles les plus légitimes, en passant par le sentiment de grande nostalgie ("sodade"), l'éloignement, l'émigration, etc.

Gageons que la voix de Cesaria - et sans doute d'autres générations d'artistes - saura faire vivre encore longtemps les compositions de cet homme qui aimait profondément la vie.

Dans le cadre de la promotion de ce nouvel album, Cesaria Evora donnera un concert privé au studio 105 de Radio France, le 30 octobre à 18h, qui sera diffusé sur les ondes de France Inter jeudi 5 novembre entre 21h et 23h.
Quelques jours plus tard, Cesaria se produira les 9 et 10 novembre au Grand Rex - sa salle parisienne préférée - avec au programme, les chansons du nouvel album. Venez nombreux !

C'est la fin des vacances, on ne chôme pas!

Après plusieurs mois d'inactivité, ce blog va enfin rouvrir et sera alimenté régulièrement, dans la mesure du possible.
Et cette rentrée s'annonce très chargée sur le plan culturel, avec de nombreux événements liés au lancement du nouvel album de Cesaria Evora, Nha Sentimento, attendu pour le 26 octobre 2009, que nous aurons le loisir de commenter.
Rappelons que ce blog reflète avant tout les centres d'intérêts et les passions de son auteur. Par conséquent, il est principalement - mais non exclusivement - dédié à la musique traditionnelle capverdienne, avec de fréquents coups de projecteurs sur une artiste extraordinaire, qu'il n'est plus besoin de présenter (Cesaria Evora), ainsi que quelques textes de chansons.
Il s'agit d'un choix éditorial d'autant mieux assumé qu'il existe de nombreuses ressources sur Internet pour apprendre et se documenter sur d'autres sujets ayant trait au Cap-Vert.
A ce titre, il convient de rappeler que les opinions et affirmations couchées sur ce blog sont strictement personnelles et subjectives, et n'engagent en rien les différents acteurs mentionnés, notamment artistes et producteurs. Par ailleurs, les textes publiés sont pour la plupart protégés par droits d'auteurs. Ils seront repris ici uniquement dans un but informatif.

Cela étant dit, bonne lecture à tous!

dimanche 12 juillet 2009

De belles images du Cap-Vert


Il y a quelques mois, un documentaire consacré aux îles du Cap-Vert est sorti en DVD. En voici la bande-annonce. Il s'agit d'un film décrivant à travers une série d'images époustouflantes chacune des dix îles qui composent l'archipel. L'initiative du projet revient à l'agence de voyages portugaise Soltropico, et a pour conséquent une visée principalement commerciale : celle de promouvoir le Cap-Vert comme destination touristique.

Les aspects de fond de la société cap-verdienne ne sont pas abordés, les problèmes économiques, sociaux, sanitaires ou environnementaux sont évacués d'emblée, mais cela est justifié par la finalité du film. Pour autant, le documentaire ne tombe pas dans l'excès inverse qui consisterait à vanter les qualités de telle ou telle infrastructure hôtelière ou à privilégier telle île par rapport à telle autre. Chaque île est présentée à travers ses plus beaux atours. Même si le film se veut proche des habitants, il ne leur donne en aucun cas la parole : seule une voix off commente les images qui s'enchaînent, ce qui est un peu regrettable, mais peut se justifier encore une fois.

C'est donc un album constitué d'images d'épinal d'une grande qualité, et qui invite à faire la connaissance de ce peuple affable et généreux et de cette terre si envoûtante.

samedi 2 mai 2009

Cap-Vert mon amour


Le premier long métrage capverdien. Rien de moins. C'est ainsi que se définit ce beau film d'Ana Lisboa, dont le titre évoque - il s'agit peut-être d'une coïncidence - une œuvre de Marguerite Duras. Mais la comparaison s'arrête là.

Cabo Verde Nha Cretcheu ("Cap-Vert mon amour") est une oeuvre magistrale. Réalisée avec peu de moyens, elle parvient à mettre en lumière, avec force et précision, la violence des relations entre hommes et femmes, la conflictualité, le viol, la pédophilie, autant de sujets tabous et pourtant bien présents dans la société capverdienne - comme dans toute société d'ailleurs.

Laura, Flavia et Bela sont amies depuis l’enfance, et rien n'a pu les séparer. Laura est riche. Mariée à Ricardo, un instituteur, elle jouit d'une situation sociale importante. Laura est commerçante et élève seule ses enfants. Bela est une femme battue par son mari, peintre et alcoolique, qui tente de fuir ses malheurs par des aventures extra-conjugales. Toutes les trois se retrouvent pour faire du jogging, pour danser, dîner et s'amuser. Mais cet équilibre apparent dans leurs vies s'effondre tel un chateau de cartes, après que Ricardo a violé Indira, la fille aînée de Laura, âgée de 13 ans. L'amitié est alors remise en question, les véritables personnalités se révèlent, les secrets de famille se dévoilent, les vieilles histoires refoulées ressurgissent...

Le fait que la jeune cinéaste se soit attaquée à ces sujets montre son courage et sa profonde détermination à faire bouger les lignes, à secouer l'ordre tacitement établi. Et ce n'est pas la première fois qu'elle le fait : Ana Lisboa dans un de ses précédents opus retraçait déjà le destin d'Amilcar Cabral, icone révolutionnaire, qui s'est insurgé contre le pouvoir colonial en place...
Pourtant, quelque violents que soient les thèmes abordés, ils sont d'emblée sublimés par le caractère poétique profond de la mise en scène, qui va bien au-delà de l'aspect documentaire. Il s'agit bel et bien d'une fiction, où le beau évacue le mal, où la symbolique dépasse la trivialité. Quelques pointes d'humour et d'ironie décèlent l'aisance et l'acuité de la cinéaste, et instillent par moments une certaine distanciation bien nécessaire, ce qui met davantage en relief le fait que Cabo Verde Nha Cretcheu constitue une tragédie moderne, au sens dramatique du terme. Des personnages incapables d'agir sur leur destinée, des tempéraments d'une violence rare, une issue funeste, sont quelques éléments communs à la tragédie classique.

Ana Lisboa fait pourtant entrevoir un faible rayon d'optimisme dans l'avenir, qui n'est pas sans rappeler la fin de Rocco et ses Frères de Visconti, dans lequel le personnage principal dit: "le contremaître, quand il commence à construire une maison, jette une pierre sur l'ombre de la première personne qui vient à passer, parce qu'il faut un sacrifice pour que la maison soit bien droite et solide".
Cet approche utilitariste du destin d'Indira est un peu gênante pour le spectateur, et le scénario souffre aussi de quelques autres faiblesses : par exemple, la mort d'Indira paraît vite oubliée par sa mère qui avait pourtant été particulièrement affectée par son viol. Mais ces quelques points sont peu nombreux, et font davantage ressortir le talent de la réalisatrice, qui parvient à imprimer une métaphore de ces dures destinées à travers l'image, qui ouvre et clot le récit, d'une jeune tortue sur la plage qui cherche à gagner les flots.

Enfin, il convient de noter que le film, bien que se déroulant à Praia, est accompagné de douces mornas et de coladeras, symboles des îles du Nord de l'archipel (S. Vicente, S. Antao), et qui apportent une atmosphère suave et mélancolique qui soutient efficacement le récit.

Cabo Verde Nha Cretcheu a été tourné en format video, et a dû être converti en 35mm en vue de sa distribution en salles. Néanmoins, bien qu'ayant été présenté en marge du festival de Cannes, ainsi qu'au festival Miroirs et Cinémas d'Afrique à Marseille, où il a obtenu la mention spéciale du jury, le film n'a malheureusement pas trouvé de partenaire qui veuille bien "risquer" de le distribuer en salles.

Le film a été projeté le 17 avril dernier au Musée Dapper, et malgré toutes les difficultés qui entourent sa distribution, il semble que certaines salles en province aient enfin accepté de le diffuser. La réalisatrice est toujours à la recherche de nouvelles salles de cinéma partenaires, et fait appel à toutes les bonnes volontés. C'est un film qui en vaut vraiment la peine.

jeudi 19 mars 2009

Amdjer d'nôs terra

Quel beau spectacle que de voir réunis sur une même scène de grands noms de la musique cap-verdienne, comme Cesaria Evora, Teofilo Chantre ou encore Lutchinha ! Cet événement, suffisamment rare pour être noté, a eu lieu le 7 mars dernier, dans le cadre des manifestations culturelles liées à la journée de la femme, organisées par la mairie du 11ème arrondissement en partenariat avec l'association CHEDA, Crianças de Hoje e de Amanhã.

Vue de l'extérieur : La salle Olympe de Gouges (Paris 11ème) a été littéralement prise d'assaut, et des dizaines de personnes ont dû patienter devant les portes de la salle avant qu'on ne leur signifie que, pour des raisons de sécurité, il ne leur serait pas possible d'assister au concert. Cela a déclenché un vif tollé, qui a failli conduire à une foire d'empoigne ! C'est à de telles scènes que l'on peut mesurer la popularité de ces artistes auprès de la population !
A l'intérieur : une ambiance follement festive, avec un public ouvert et complice, et une musique rythmée, invitant à la danse.
Après la prestation de quelques jeunes voix du zouk - Netos de Cabral, paraît-il - les musiciens qui accompagnent habituellement Cesaria Evora ont pris place sur scène. Changement d'ambiance : arrive alors Lutchinha, qui à travers ses coladeras communique toute son énergie au public, puis Teofilo Chantre, et enfin Cesaria Evora, pour quelques mornas et coladeras de son répertoire.
Pendant ces deux heures, le public s'est trouvé transporté au coeur du Cap-Vert!





Une semaine plus tard, Cesaria Evora donnait un nouveau spectacle, à Sceaux cette fois-ci, avant de s'envoler pour Budapest et poursuivre sa tournée en Europe de l'Est...

lundi 9 février 2009

Cesaria décorée

On avait vu Cesaria samedi après-midi dans un salon de coiffure afro à Barbès, l'un de ses quartiers favoris qu'elle ne manque pas de visiter lorsqu'elle est de passage à Paris. Mais que venait-elle faire cette fois-ci? Pas de concert en perspective, pas d'enregistrement (on dit que le prochain cd prévu pour l'été est presque terminé) ? Alors, quoi ?
La réponse est venue, comme souvent, de l'excellent www.cap-vert.tv, toujours au fait.

Alors voilà : Cesaria est à Paris pour recevoir la légion d'honneur.

En fait, elle avait été élevée au titre de chevalier de la légion d'honneur par le Président de la République Jacques Chirac, il y a un peu moins de deux ans, alors qu'elle était à la Réunion pour un concert. Ce n'est qu'aujourd'hui que Cesaria a pu recevoir sa décoration, des mains de la ministre de la Culture, Christine Albanel.

Ainsi, Cesaria est la quatrième personnalité cap-verdienne à s'être vu décerner la légion d'honneur, et, de surcroît, la première artiste cap-verdienne, ce qui met en valeur, du même coup, l'ensemble de la musique de ce "petit pays" qu'elle a largement contribué à populariser dans le monde entier.

N'ayant personnellement pas pu assister à la cérémonie, je me contenterai de recopier quelques phrases rapportées par l'AFP :

"Votre voix, reconnaissable entre mille, a fait le tour du monde, popularisant les coladeras et les mornas de votre Cap Vert natal, exaltant l'âme des habitants de votre archipel, leurs rêves, leurs blessures, leurs joies, et, bien sûr, cette mélancolie, cette solitude, la Sodade que vous chantez mieux que personne" (...)

"Cette fidélité à vos origines ne vous a jamais empêchée de vous inspirer de tous les styles, de tous les talents" (...)

"Votre histoire est devenue une légende. Celle de la victoire du talent sur la fatalité. Conjurer le sort par la musique, c'est ce que vous avez fait toute votre vie" (...)

"Ni vos nominations aux Grammy Awards, ni vos disques d'or, ni la présence de Madonna au premier rang de vos concerts new-yorkais n'ont réussi à entamer votre authenticité, ni la vérité qui ont forgé votre succès" (...) Mme Albanel

Cesaria Evora a répondu qu'elle était "contente que l'on ait pensé à elle" et n'a pas oublié de remercier M. Chirac.

Parabéns, Cize!

Photo : AFP

mercredi 28 janvier 2009

Cesaria n'aura pas chanté en Israël... cette fois-ci

Ce devait être la cinquième tournée de Cesaria Evora en Israël, mais les circonstances particulières qui entourent ce pays en ces temps de (après-) guerre en ont décidé autrement.
Pour autant, le concert qui devait avoir lieu à Jérusalem le 27 janvier n'a pas été annulé mais simplement repoussé au 16 mars, en raison de "problèmes logistiques" affirme-t-on dans l'entourage de la chanteuse.
De là à imaginer qu'il s'agit d'une prise de position assumée de la part de l'artiste contre le conflit au Proche-Orient, il n'y a qu'un pas, qu'il ne faudrait pas franchir trop vite...
On comprend aisément qu'un artiste puisse défendre certaines causes, s'engager personnellement dans des combats sur lesquels sa notoriété peut peser - Cesaria ne le fait-elle déjà pas en représentant le programme alimentaire mondial des Nations-Unies ? - mais un artiste doit-il forcément boycotter purement et simplement un public sous prétexte que ses dirigeants ont mal agi ? C'est une question sujette à discussion.
C'est en tout cas ce que pense un internaute qui n'a pas hésité à publier une "lettre ouverte" adressée à la chanteuse, dans laquelle il dénonce son absence de position face à la situation au Proche-Orient. Peut-être s'imagine-t-il niaisement que sa démarche a finalement pesé dans la décision d'annuler les concerts, mais il convient de remarquer que cette décision avait été prise bien avant qu'il ait entrepris la rédaction de sa missive... D'ailleurs, n'était-ce pas trop tard que de publier cette lettre le 25 janvier, la veille du jour où Cesaria aurait dû se produire à Tel Aviv ?

Vu dans A Semana Online